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jeudi 6 octobre 2016

Portrait : Yassine Bouzrou, jeune ténor du barreau cash et sans pitié


Le jeune avocat demande l'ouverture d'une information judiciaire pour mise en danger de la vie d'autrui dans le dossier des attentats de Nice. Aussi défenseur de la famille d'Adama Traoré, il fait partie de la génération montante du barreau de Paris. Du bitume de la banlieue nord aux pavés de la capitale, son ascension est fulgurante. Portrait.


Le premier contact peut être déstabilisant. Il s’avance, costume Smalto bien ajusté, bouton fermé, raide comme un I. Le port de tête est altier, le regard fixe et profond, et le sourire, aussi franc que carnassier. L’avocat Yassine Bouzrou salue comme les boxeurs, sa main vient du cœur, mais l’uppercut n’est pas loin. Son associée, Julie Granier, confirme avec ironie : "Ça va bien se passer." Yassine Bouzrou ressemble à ce qu’il dit être : "cash", "loyal", mais sans pitié.

Pour preuves, deux dossiers sensibles qu’il gère en ce moment, et qui ont valu un été chaud aux autorités. La mort d’Adama Traoré, le 19 juillet, lors d’un contrôle de gendarmes, a déclenché quatre nuits d’émeutes à Beaumont-sur-Oise. Le procureur de la République de Pontoise, Yves Jannier, a ouvert une enquête pour rébellion contre le jeune homme de 24 ans alors qu’il était décédé. Le magistrat a aussi évoqué la canicule comme cause possible de cette mort, et affirmé que cette dernière résultait d’une santé précaire. "La calomnie et les mensonges, pour moi, c’est impossible", dit l’avocat. Sa stratégie a été frontale. Il a déposé trois plaintes, demandé le dépaysement du dossier, et le procureur de la République de Pontoise a été muté. L’avocat s’en félicite.

Dans le dossier des attentats de Nice, Yassine Bouzrou représente, entre autres familles de victimes, Samira et Mickaël Coviaux, les parents du petit Yanis, mort à 4 ans et demi, fauché par le camion du terroriste. Le carnage qui a fait 86 morts, dont dix enfants, aurait duré 45 secondes, selon la version officielle. Quatre minutes et 17 secondes, selon l’enquête. "On veut nous cacher des choses ? interroge Yassine Bouzrou. Vérifions-le avec un magistrat indépendant à la tête des investigations." L’avocat, qui a déposé il y a trois semaines une plainte pour mise en danger de la vie d’autrui, vise l’Etat. Il considère que le dispositif de sécurité du 14 juillet à Nice était pour le moins inadapté : "L’absence de réponse aujourd’hui du procureur de la République de Nice est selon moi un très mauvais signe. Les victimes n’ont-elles pas le droit de connaître la vérité sur les failles de ce dossier ?"

"Limite individualiste"

Yassine Bouzrou se la raconterait-il un peu ? Classé après seulement trois ans de barreau au top 30 des avocats français dans le magazine "GQ" en 2010-2011, il fait en effet partie de la génération montante, comme David Koubbi, Jérémie Assous, Nicolas Huc-Morel, Emmanuel Marsigny ou Marie Dosé.

Certes, c’est un "flambeur" qui aime les belles voitures et la lumière, il roule en Maserati depuis qu’il n’a plus sa Porsche. Certes, il aime faire parler de lui, exister dans les médias. "Il a les dents qui rayent le parquet, et il fait beaucoup de bruit pour rien", lâche agacée Elisabeth Auerbacher, qui l’a vainement affronté dans l’affaire du tueur de l’Essonne en 2013. Certes, il a un gros ego, comme tous les pénalistes. "La preuve qu’il ne se moque pas d’être médiocre", répond maître Jean-Yves Le Borgne, qui l’a connu à ses débuts. Mais la vérité, c’est que Yassine Bouzrou fonce, pied au plancher. "J’ai la dalle, pas le temps", ironise-t-il.

C’est ce qui fait sa différence parmi tous ces jeunes loups du droit : Yassine Bouzrou est le seul à avoir monté son propre cabinet, sans jamais avoir été le collaborateur de personne, vivant si jeune de sa seule activité pénale. Il assume ses défauts : c’est un solitaire, "limite individualiste", avoue-t-il, lui qui ne supporte du travail d’équipe que celui qu’il partage avec sa fidèle associée, Julie Granier. "C’est un garçon dont on peut percevoir une image a priori assez brutale, rugueuse dans le combat", confirme Christian Saint-Palais, pénaliste aguerri qui l’a connu stagiaire. Mais en réalité, "il réserve beaucoup d’attentions aux autres".

"Pas facile d'être son client"

Yassine Bouzrou serait donc sensible ? Il fait la grimace, corrige : "Non, intuitif." Pour lui, il n’y a ni peine, ni empathie qui vaillent. Seulement des combats, des causes. Et pour mieux les servir, des règles, auxquelles il ne déroge jamais : n’accepter aucun dossier gratuitement, aucune commission d’office, peu d'aides juridictionnelles, n’entamer "aucun travail sans provision". Ne jamais "fusionner" avec un client. Ne défendre ni amis, ni connaissances. Travailler 70 heures par semaine.

Ses honoraires varient de 300 à 450 euros, l’heure. Avec ses collègues comme avec ses clients, le vouvoiement est de mise. Quant aux juges d’instruction, il s’applique à les voir le moins possible : "Seulement lorsqu’on y est obligé, je considère que notre boulot c’est de faire des écritures ; l’enjeu, c’est les qualifications retenues, et les plaidoiries devant le tribunal".


Yassine Bouzrou assume, il est "froid dans la défense". Sévère, aussi. "Ça ne doit pas être facile d’être son client. Il ne fait pas dans la calinothérapie. Et impose même une distance thérapeutique dans la relation" qui fait de lui un "bon stratège", un "excellent plaideur" et le rend "atypique parmi les avocats", raconte Isabelle Lang-Petitmengin, ancienne présidente de la chambre des comparutions immédiates à Nanterre :

"Il étudie le dossier en profondeur, et a une manière de nous y embarquer qui rompt la routine des comparutions immédiates, où les avocats déroulent en général toujours le même plan. Maître Bouzrou m’a tirée de mon ordinaire… Il a un supplément d’âme. Et comme tous ces grands pénalistes, une force, une revanche à prendre sur la vie."

Son obsession de remettre de l’ordre, "son intolérance certaine pour tout usage dévoyé de l’autorité", comme le note Christian Saint-Palais, lui viennent de loin. "Il a une existence différente des avocats qu’on dit bien nés, poursuit le pénaliste. Pour lui, rien était acquis."

La défense pour revanche

Yassine Bouzrou est né à Bezons le 30 mars 1979, troisième garçon parmi les cinq que compte la famille. Ses parents sont arrivés du Maroc quelques années plus tôt. Son père est chauffeur-livreur à Rungis ; sa mère, garde-malade. Les enfants Bouzrou grandissent dans la cité Gaultier à Courbevoie. A l’école, Yassine est "mauvais élève", "turbulent", "meneur", collectionneur d’avertissements de conduite. A 13 ans, une bagarre collective éclate dans le collège, un enfant est blessé. Il découvre l’hostilité. "La conseillère principale d’éducation avait une dent contre moi, elle m’a désigné comme le leader." Conseil de discipline : "Ma mère est là." Impuissante, elle assiste à la scène. Yassine Bouzrou fait face à l’institution, seul. Et comprend là que la défense sera sa revanche.

En quatrième, le petit Bouzrou se retrouve donc exclu, à la rue, avec interdiction de poursuivre sa scolarité dans un établissement de la ville. "C’était injuste, et j’ai eu de la peine de voir des adultes capables d’une telle mauvaise foi. Moi, je savais que je n’avais rien fait." Direction "le pire collège de Puteaux", avec son "étiquette de caïd à propos d’une affaire dont tout le monde avait entendu parler". Il intègre là ce que d’autres apprennent plus tard : "Comme on peut cataloguer les gens, à tort."

Ses parents n’ont pas d’argent pour lui payer la cantine, il fait le trajet tous les midis jusqu'à chez lui, à Courbevoie. Et s’oublie devant "l’inspecteur Derrick". Absentéisme, insolence, on le menace d’un second conseil de discipline. Il a l’été pour trouver un nouveau collège. Comme personne n’en veut, ses parents, aidés par le département, lui trouvent un internat privé hors contrat dans le 93. L’institution Vaysse est réputée pour son cadre sévère, son aptitude à redresser les pires cas. Yassine Bouzrou se retrouve "au milieu de gamins violents", il a "l’impression d’être incarcéré", il ne veut pas subir, il se bat pour survivre. En troisième, il frappe un surveillant. Viré encore.

Schopenhauer et rap français

On le rejette, il s’entête. Veut aller au lycée, faire des études. Devenir avocat. "Je n’ai jamais rien su faire avec mes mains, pas même changer une ampoule." Il continue le foot à l’ACBB de Boulogne, monte, pratique la boxe anglaise, adore jouer aux échecs. A 15 ans, il lit "l’Art d’avoir toujours raison" d’Arthur Schopenhauer. Ecoute en boucle "l'Etat assassine" du groupe (de rap) Assassins, sort en boîtes ; goûte aux filles, identifie rapidement l’établissement qui recèle les plus jolies d’entre elles dans le département : lycée Saint-James, à Neuilly. C'est le seul de son secteur qui enseigne l’italien. Il choisit cette option. Il est nul en langue, mais prêt à tout.

Evidemment, l’école rechigne à l’intégrer, un bras de fer s’engage avec le rectorat. Yassine Bouzrou attend, sagement. Procédurier, "j’avais fouillé tous les textes, je savais que j’allais gagner". Il fait sa rentrée avec deux mois de retard. Et là, il découvre "un autre monde", un paradis de blondes aux yeux bleus, un parc classé historique pour se balader entre deux cours, des "soirées dans des 130 mètres carrés, loin des MJC". Du jamais vu. Quand il arrive "au lycée avec un petit mal de gorge le matin", on s’occupe de lui "pendant deux heures à l’infirmerie". Une prof de français, "madame Lecarpentier, bienveillante et brillante" se bat pour lui, croit en lui. Juste ça, Yassine Bouzrou pense alors ce que Booba rappera : "Je vais devenir ce que j’aurais dû être."

On lui refuse les filières littéraires. Il échoue dans un lycée du 15eme arrondissement de la capitale avant de se retrouver "en STT" à Bois-Colombes. "Je me souviens d’un cours où on nous apprenait à répondre au téléphone. Je me sentais insulté, tellement je trouvais ça idiot. Au bac d’histoire, question sur les Etats-Unis : quel est le gros succès de l’année au cinéma ? Star wars. Là, "je finis vraiment par me demander si je suis bête…"

La conseillère d’orientation lui recommande de ne pas aller à la fac. Yassine Bouzrou est pris en Administration économique et sociale à Paris II-Assas. Il enchaîne les bonnes notes en droit constitutionnel. Epluche les textes une fois encore, et sur le fondement de la circulaire Jospin pour lutter contre l’échec, demande à changer de voie. Il trouve la sienne, intègre le droit au deuxième semestre. Découvre le pénal, une matière "où il est question de police, de gardes à vue, d’un réel qui me parle". Il se bat contre "des fachos" qui distribuent des tracts refusant "l’entrée des moutons noirs dans la fac". Manque d’en venir au main avec un prof de travaux dirigés, choisit de suivre ses cours par correspondance. Et se lance dans l’immobilier pour gagner sa vie, se construit déjà un réseau : "Je voulais monter mon propre cabinet, je prenais contact avec des associations de droits de l’homme, etc."

Sept relaxes d'affilée

En 2005, alors qu’il se prépare au concours du barreau, où il rencontre sa future associée, Julie Granier, il décroche "au culot" un stage chez l’avocat Jean-Yves Liénard. "Je fais trente procès d’assises avec lui, pendant un an. J’apprends énormément." Ça ne  suffit pas. Yassine Bouzrou veut voir la délinquance en col blanc. Il s’incruste à un rendez-vous d’un ami avec l’avocat Jean-Yves Le Borgne. Avec ce dernier et Christian Saint-Palais, envers lesquels il se dit "reconnaissant à vie", Bouzrou suit entre autres les trois mois de procès de "l’Erika" et l’affaire Tibéri.

"J’ai gardé le souvenir d’un garçon fonceur, passionné, travailleur, capable de dompter sa passion pour qu’elle ne l’emporte jamais sur son intelligence", assure maître Le Borgne. Pour son associé, Christian Saint-Palais, Yassine Bouzrou avait quand même un "profil qui pouvait inquiéter. C’est quelqu’un de rétif à l’autorité qui aurait pu casser la gueule à un patron. Mais j’avoue avoir été surpris, il a ce qu’il faut de prudence pour se poser dans la réflexion, c’est un stratège qui voit à long terme, et qui sera toujours indépendant".

Yassine Bouzrou crée son cabinet le 25 octobre 2007, jour de sa prestation de serment, ce que personne n’a jamais fait avant lui. Il s’installe sur les Champs-Elysées, dans un tout petit bureau, mais au cœur de la capitale. Pendant six mois, à Nanterre, il enchaîne comparutions immédiates et affaires de stupéfiants. Il porte des costumes, vouvoie ses clients, quand d’autres "ont le tutoiement trop facile". Il bosse chaque dossier "comme s’il jouait sa vie", raconte Isabelle Lang-Petitmengin, ancienne magistrate à Nanterre.

Ça paie : sur ses dix premières audiences de comparutions immédiates, il enregistre sept relaxes d’affilée. Son nom court derrière les barreaux des prisons. En 2008, Franco L., accusé d’être l’un des lieutenants de Youssouf Fofana dans l’affaire Ilan Halimi, le saisit. Il obtiendra son acquittement sur cinq des six chefs d’inculpation. Viennent les affaires de bavures, Abou Bakari Tandia mort suite à une garde à vue à Courbevoie, Abdoulaye Fofana molesté par des policiers à Montfermeil… Yassine Bouzrou défend "des parties civiles dont le parquet se désolidarise toujours". Et se fait un nom dans les banlieues. Le rappeur Seth Gueko le cite dans "la chatte à Mireille" : "L’important c’est qu’t’appelles Bouzrou quand je suis au trou." L.I.M aussi :

"J’me fais serrer tant pis, j’prends Bouzrou, avec lui t’as jamais de numéro d’écrou."

Il se fait aussi une réputation, côté police : "On le connaît, on se dit attention quand on le voit arriver. C'est un redoutable procédurier, il décortique tout, cherche les failles, explique un gradé de la brigade criminelle du 36 quai des Orfèvres. Avec cet avocat, le moindre impair se paie cash."

J'ai un peu culpabilisé

De la fille adoptive de Jacques Chirac, Anh Dao Traxel ou d'un col rouge dans l’affaire des commissionnaires de Drouot, aux familles de victimes du crash Rio-Paris, en passant par l’affaire Zahia, l’assassinat du leader des tigres Tamouls ou la passation du marché des rames du RER A, les clients viennent à lui. Parmi eux, il y a eu Michel Courtois, peintre en bâtiment, victime collatérale du dossier du tueur de l’Essonne. C’était en 2013. Il s’en souviendra toujours :

"J’ai regardé le dossier. Au bout d’une demi-heure, j’ai compris qu’il était innocent, il avait un alibi, et ses aveux lui avaient été extorqués. Je sais depuis qu’un magistrat peut maintenir un innocent en prison en connaissance de cause. Et ça, c’est très inquiétant pour la justice."

Michel Courtois, poursuivi pour un quadruple meurtre, menaçait de se suicider. Yassine Bouzrou l’a pris pour lui : "Je n’aurais pas supporté si j’avais échoué. J’aurais rendu ma robe." En deux mois, il a obtient sa libération, malgré les aveux.

Yassine Bouzrou gagne désormais "très bien" sa vie. De son minuscule office loué sur les Champs-Elysées, il a déménagé pour un cabinet acheté avec son associée Julie Granier, boulevard Saint-Michel. Son bureau a triplé de volume, quarante mètres carrés avec cheminée d’époque, parquet qui craque sous chaque pas, et moulures au plafond. Du bitume de la banlieue nord aux pavés de la capitale, l’ascension a été fulgurante. Mais Bouzrou tient sa ligne, accroché à une justice qui mérite son nom. Il dit être toujours de gauche, même s’il n’aime pas "ceux qui la représentent". "Ces valeurs m’ont permis de devenir ce que je suis, poursuit-il. Ma famille modeste a bénéficié de toutes les aides sociales, j’ai fait des études grâce aux bourses. Je ne me plaindrai jamais de payer des impôts, des charges".

Aujourd’hui en couple et propriétaire d’un appartement à Paris, Yassine Bouzrou élève sa petite fille au pied du jardin du Luxembourg : "J’ai un peu culpabilisé de changer de classe sociale." Mais à quelques pas de chez lui, il y a la rue Monsieur-Le-Prince, où Malik Oussekine, frappé à mort par deux policiers, est tombé en 1986. C’est sur son chemin, chaque jour.

Elsa Vigoureux Journaliste
Nouvel Obs
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